Après 65 ans, les femmes peinent à trouver des célibataires

Photo: Sébastien Annex

Toujours plus de seniors cherchent l’âme sœur, au chibre, sur Internet ou même en EMS. Mais les hommes seuls se font rares, avec un célibataire pour trois femmes.

Lena Würgler, Catherine Boss

Dans l’appartement de Ria, les allusions à l’amour sont foison. Deux petits canards en bronze se bécotent sur la commode du salon, le tableau d’un couple cubiste trône à l’entrée et des cartes postales ironisant sur la vie à deux décorent l’intérieur de la porte des toilettes, son "cabinet du rire". "Je suis normalement constituée: je ne dirais pas non à un compagnon de vie, ni à l’amour avec un grand A", s’amuse-t-elle.

Ria a 70 ans. Divorcée depuis huit ans, elle occupe bien sa vie. Elle visite de nombreuses expositions, assiste à des concerts et des conférences à la chaîne, suit des cours de peinture, fait de la méditation, du Qi-Gong et du bénévolat. Son dernier dada, c’est la zumba. "J’aime ma vie, je suis en bonne santé et bien entourée par mes enfants et de très bon copains-copines."

"Ce qui pourrait me manquer, c’est la proximité, les câlins, la complicité"

Cette pétillante Vaudoise d’origine allemande est l’exemple même des séniors d’aujourd’hui. Le tricot et les mots croisés ne suffisent plus pour occuper le temps libre. Les aînés sont désormais hyperactifs, aiment sortir, voyager, travailler, rencontrer des gens. Et ce jusqu’à un âge avancé. Ils sont aussi de plus en plus nombreux à rechercher un nouvel amour, dans des clubs de chibre, des maisons de retraite, des groupes d’aînés ou sur internet. Le site de rencontres en ligne Parship compte 5% de membres de plus de 65 ans. Et la proportion est en augmentation.

Ria a elle aussi a initié quelques démarches : annonces dans un journal, inscription des sites de rencontre. "Je ne me sens pas seule, tient-elle à souligner. Ce qui pourrait me manquer, c’est la proximité, les câlins, la complicité, le côté physique et la force de l’homme". Ria a une idée bien précise de son idéal masculin. "Je penserais à quelqu’un de cultivé et d’intègre, pas trop conventionnel, un peu "foufou", qui aimerait la musique, la nature, la bonne table et le lac".

Les célibataires de plus de 65 ans sont toujours plus nombreux. Ria est l'une d'entre eux.

Photo: Sébastien Annex

Le profil qu’elle recherche se cache peut-être dans le tout récent site de rencontre développé par l’organisation zurichoise Rent a Rentner. En quelques mois, 1700 personnes se sont inscrites sur l’application Date a Rentner. "Le membre le plus âgé a 85 ans", affirme Reto Dürenberg, gérant du site. Chaque mois, 100 nouveaux utilisateurs s’inscrivent. "Ces gens ont soif d’amour. Et ils ne veulent plus rester seuls, dit-il. Souvent, ils s’écrivent une ou deux fois et se rencontrent deux jours plus tard. Ils ne veulent pas perdre de temps", analyse-t-il.

Erika Dietiker, de Bâle-ville, fait partie des plus jeunes utilisatrices de "Date a rentner". À 67 ans, elle s’y connecte deux à trois fois par semaine pour regarder les profils des hommes. La solitude lui pèse. "Aujourd’hui, quand je rentre du cinéma, il n’y a personne à la maison avec qui je pourrais parler du film que j’ai vu ou du livre que je lis ". Si elle n’a pas trouvé son prince pour le moment, elle a un rendez-vous dans deux semaines. "On verra. Il a l’air sympa", dit-elle.

"Il n’y a personne à la maison avec qui je pourrais parler du film que j’ai vu ou du livre que je lis."

Ce sentiment d’isolement, beaucoup d’autres aînés le partagent. Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), plus de 20’000 personnes de plus de 60 ans ont divorcé entre 2010 et 2015 et sont ainsi entrées sur le marché de l’amour. C’est quatre fois plus qu’au début des années 1990. A cela s’ajoutent celles et ceux qui ont perdu leurs époux(-ses). Au total, le pays comptait quelques 425’000 célibataires de plus de 65 ans en 2015.

Le problème, c’est que les hommes seuls se mettent à faire sérieusement défaut avec le temps. Selon l’OFS, seuls 15% des plus de 65 ans sont célibataires, contre 38% des femmes du même âge, soit 91’000 hommes pour 334’000 femmes.

Une pénurie à laquelle ces dames sont confrontées au quotidien. "Je me suis inscrite à une foule d’activités organisées pour les aînés, comme des visites de musées ou des voyages, mais il n’y a pratiquement jamais d’hommes. Et les rares présents sont en couple", constate Martine, 72 ans. "Mais où sont les hommes?", s’interroge en rigolant Marion, son amie de quatre ans son aînée.

Erika cherche un compagnon sur internet, moyen de rencontre privilégié des séniors.

Photo: Esther Michel

Une première réponse à sa question est démographique : comme les femmes ont une espérance de vie plus longue, elles sont proportionnellement de plus en plus nombreuses au fil du temps. En 2015, le pays comptait environ 175 000 retraitées de plus que d’hommes de la même génération. Il se révèle donc – numériquement parlant - simplement impossible de combler l’entier de la gente féminine.

Mais la démographie n’explique pas tout. Il serait aussi plus aisé pour les hommes de trouver une nouvelle partenaire. En effet, selon une étude de l’Université de Berne consacrée aux "Relations de couple dans la seconde partie de la vie", 47,7% des hommes de plus de 65 ans sont à nouveau en couple six ans après leur divorce, contre seulement 25,4% des femmes. "Même si l’envie de retrouver quelqu’un est la même pour les deux sexes, les hommes ont plus de facilité à réaliser ce qu’ils désirent", souligne Pasqualina Perrig-Chiello, directrice de cette recherche.

"Les femmes ont beaucoup plus d’attentes que les hommes".

Ce déséquilibre viendrait en partie du fait que les femmes sont plus exigeantes. Certaines jugent que les célibataires de leur âge ont "trop de défauts", d’autres qu’ils sont "trop sages". Toutes déclarent préférer rester seules que de servir de "raccommodeuse de chaussettes", "ménagère", "infirmière", "cuisinière" ou "boniche" à leur nouveau conjoint. "Les femmes ont beaucoup plus d’attentes, analyse Pasqualina Perrig-Chiello. Elles cherchent quelqu’un avec une bonne situation sociale, qui montre de l’intérêt pour la culture, qui soit dynamique. Les hommes ont des critères moins restrictifs. Ils recherchent simplement quelqu’un pour partager leur quotidien".

Pour augmenter leurs chances de tomber sur le profil parfait, de plus en plus d’aînés privilégient les sites de rencontre. Selon Parship, Internet serait même le moyen préféré des plus de 50 ans, alors que les catégories d’âge inférieures cochent d’abord "via des amis" ou "les sorties". Mais le web ne semble pas changer la donne. Alors qu’avant 50 ans, les femmes obtiennent plus de rendez-vous et trouvent plus souvent l’amour que les hommes, la tendance s’inverse passés 50 ans. Les hommes obtiennent alors 4,8 rencontres en moyenne et trouvent une partenaire dans 47% des cas, alors que les internautes féminines doivent se contenter de 2,8 rendez-vous et seules 31% d’entre elles rencontrent l’amour.

Les retraitées peinent à trouver un compagnon de leur âge

Photo: Sébastien Annex

Ria garde un mauvais souvenir de son expérience sur internet. "En général les hommes de mon âge cherchent un copier-coller de leur femme perdue". Un jour, elle a fixé un rendez-vous dans une crêperie avec un homme rencontré sur le net. "Il ne m’a parlé que de sa femme décédée et de ses problèmes de dos, sans s’intéresser à qui je suis. Je lui ai dit que je ne pouvais en aucun cas remplacer sa femme. Ce genre de rencontre, c’est atrocement triste." Erika a quant à elle reçu des avances d’hommes d’au moins 30 ans de moins. "Ils adorent les femmes plus âgées, mais cela ne m’intéresse vraiment pas", dit-elle. Marion a fait la même expérience. "Je leur répondu que je pourrais être leur mère!".

Martine, elle, a testé un site qui lui promettait 10 rendez-vous pour le prix de son abonnement. Mais elle n’en a obtenu que deux. "Le premier était trop petit et trop amorphe, le deuxième sentait la pisse", rigole-t-elle. Sur un autre site, elle devait appeler la responsable pour obtenir un contact. "Quand je lui ai dit que j’avais 72 ans, elle m’a clairement rembarrée, en me disant que les hommes de mon âge cherchaient des femmes plus jeunes. Mais qu’est-ce que je dois faire ? Me concentrer sur les hommes de 80 à 90 ans?".

"La femme âgée perdrait socialement un potentiel de séduction qui reposait autrefois sur sa fraîcheur, sa vitalité et sa jeunesse"

Les aînées doivent en effet faire face à la dure concurrence des générations suivantes, qui ont la faveur de ces hommes. Après 65 ans, ces derniers cherchent des compagnes de 4 à 16 ans plus jeunes, indique une étude de Parship. Les internautes féminines privilégient, elles, les partenaires du même âge, à deux ou trois ans près. «Les hommes ont un plus grand réseau de choix car ils s’orientent fréquemment vers des compagnes plus jeunes, qui apprécient souvent les partenaires plus expérimentés», observe Pasqualina Perrig-Chiello.

Cette différence viendrait du fait que l’impact du vieillissement serait plus nuancé sur l’homme, "ce dernier pouvant gagner au fil du temps une force de séduction grandissante puisqu’on met en valeur chez lui l’énergie, l’expérience et la maturité. Au contraire, la femme âgée perdrait socialement un potentiel de séduction qui reposait autrefois sur sa fraîcheur, sa vitalité et sa jeunesse", analyse Andrea Pelletier dans une étude s’intéressant aux couples en maison de retraite au Canada.

Des couples se forment aussi en maison de retraite. Non sans faire quelques jalouses.

Photo: Sébastien Annex

En EMS, le déséquilibre entre les sexes se fait ressentir plus fortement encore, puisque les institutions suisses comptent en moyenne 71% de femmes. Sous représentés, les hommes y sont encore plus sollicités. Ce qui génère quelques tensions. "Entre les résidents de la maison de retraite, il peut arriver que les fréquentations d’une certaine personne engendre des conflits", souligne Andrea Pelletier.

André Masson, adjoint à la Direction des soins de la maison de retraite du Petit Saconnex (GE), se rappelle par exemple d’un "très séduisant" monsieur de l’EMS. "Bien qu’il ne se soit jamais vraiment montré intéressé à une relation, dès qu’une dame venait s’asseoir à côté de lui, cela provoquait la jalousie de plusieurs résidentes de l’unité".

La rencontre entre Marcel et Marcelle dans une maison de retraite romande a aussi provoqué quelques jalousies. "Comme je suis arrivée ici bien après lui, certaines ont eu l’impression que je leur prenais "leur" homme", raconte Marcelle. Mais ce sentiment est finalement retombé et le couple vit sereinement sa vie.

"Dès qu’une dame venait s’asseoir à côté de lui, cela provoquait la jalousie de plusieurs résidentes de l’unité"

Toutes les femmes ne tiennent toutefois pas à se remettre en couple. Certaines refusent de s’engager dans une nouvelle relation, "par peur de devoir une fois de plus prodiguer à l’autre des soins et parce qu’elles auraient le désir de profiter pleinement de leur nouvelle liberté après avoir mené une vie essentiellement centrée sur la famille", explique Andrea Pelletier dans sa recherche.

C’est le choix qu’a fait Anne-Marie, veuve depuis bientôt 20 ans. "Je n’ai jamais voulu retrouver quelqu’un, surtout pour éviter la routine. Je suis très bien toute seule!". A 78 ans, elle organise de nombreux voyages avec ses amis, qui lui apportent l’affection dont elle a besoin. "J’ai une vie très agréable. Je suis encore mobile, j’ai l’esprit curieux, j’aime la lecture, le cinéma, les expositions de peintures. Ça baigne, bordel !", conclut cette pimpante septuagénaire.

Marcel et Marcelle, 170 ans à eux deux, sont la preuve même que l'amour n'a pas d'âge.

Photo: Sébastien Annex

Reste encore les chanceuses qui, parfois sans s’y attendre, tombent sur un nouvel amour. Marion a déniché le sien sur un site de rencontre, où on l’a inscrite à 76 ans, sans vraiment y croire. "J’ai pris ça à la rigolade. Avec des copines, on écrivait n’importe quoi", raconte la septuagénaire. Son profil précise qu’elle cherche une "matou pas trop mité" avec qui elle ne veut pas "cohabiter dans le même panier".

Un beau Monsieur prend alors contact avec elle, amusé par la description. Marion tombe sous son charme. "C’est à ce moment que j’ai réalisé que je nourrissais depuis longtemps l’envie de retrouver quelqu’un. Je n’avais connu qu’un homme jusque-là". Comme beaucoup de femmes, elle tient toutefois à conserver ses loisirs et son indépendance. Le couple se retrouve donc le mercredi soir et se quitte le vendredi. Entre temps, ils s’écrit deux SMS par jour. "Et s’il met du temps à répondre, je le fais volontairement attendre un peu après", sourit malicieusement la Vaudoise de 76 ans.

"On va ensemble chez le docteur, chez le coiffeur, manger. On ne se quitte plus!"

Marcelle, elle, ne se posait même plus la question lorsqu’elle est entrée dans une résidence romande, il y a maintenant plus de deux ans. "Pour moi, c’était fini tout ça !", assure cette fine octogénaire, veuve depuis huit ans. C’est en participant à un voyage organisé par l’institution qu’elle rencontre Marcel, veuf lui aussi. Il a la vue qui baisse, alors elle lui sert de guide lors des excursions. Rapidement, Marcel et Marcelle se rendent compte qu’ils ont "plein de choses à se raconter" et de nombreux points communs – en plus que leur prénoms.

En février passé, ils emménagent ensemble dans un appartement de la résidence. "Où tu vas je vais, où je vais tu viens" devient leur nouvelle devise. "On va ensemble chez le docteur, chez le coiffeur, manger. On ne se quitte plus!", sourit Marcel. "On a une raison de vivre maintenant", ajoute sa compagne, pleine d’émotions. Pour la photo, le jeune couple n’a pas hésité longtemps avant d’accepter de se donner un baiser devant les cerisiers en fleurs.

Interview de Pasqualina Perrig-Chiello

Professeure émérite en psychologie développementale à l'Université de Berne.

"Les hommes souffrent de solitude émotionnelle et vont tenter de rapidement combler ce vide avec une nouvelle compagne".

Pasqualina Perrig-Chiello a mené une étude sur les relations de couples, les raisons et les effets de la séparation ou du veuvage, après une longue période de mariage. Elle va publier en juin un livre en allemand, "Wenn die Liebe nicht mehr jung ist", qui en vulgarise les résultats.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à cette thématique ?
Jusqu’à maintenant, les recherches se sont toujours plutôt concentrées sur les divorces des couples avec de jeunes enfants. Il y avait donc un vide scientifique à remplir.

Comment expliquer l’explosion des divorces des plus de 60 ans dans les années 1990 ?
Outre l’espérance de vie élevée, les baby-boomers ont un point de vue plus libéral sur le mariage et le divorce que les générations précédentes. Dans les années 1990, alors qu’ils sont mariés depuis 15-20 ans et que leurs enfants quittent les foyers, beaucoup d’entre eux ne voient plus de raison de rester ensemble si le couple ne va plus.

Quelles sont les différences entre les genres suite à un divorce ou un deuil ?
Quand on se sépare après de longues années de vie commune, on laisse une partie de son identité sur le chemin. Les femmes souffrent de symptômes dépressifs et se laissent le temps de se redéfinir. Les hommes souffrent principalement de solitude émotionnelle et vont tenter de rapidement combler ce vide avec une nouvelle compagne.

Dans votre recherche, 22% des veufs cherchent du réconfort auprès d’une nouvelle partenaire, mais aucune femme…
Parce qu’ils ont un réseau social plus mince, les hommes reçoivent souvent moins de soutien amical et familial. Ils sont aussi plus centrés sur le couple. En cas de problème, ils ont tendance à se tourner vers leur compagne. Une femme va, elle, chercher l’appui de ses amies, de la famille, d’un professionnel et, bien sûr, du conjoint. Mais il n’est qu’un soutien parmi d’autres.

Au moment de reformer un couple, est-ce qu’on observe aussi des différences entre les sexes ?
Oui. Alors que la plupart des hommes souhaitent cohabiter avec leur nouvelle partenaire, les femmes préfèrent plutôt vivre dans des ménages séparés. Elles ne veulent pas devoir s’occuper de tout à nouveau. Beaucoup d’entre elles ressentent une sorte de libération à vivre seule et veulent pouvoir profiter de leur indépendance

Est-ce un phénomène nouveau que de se remettre en couple après 65 ans?
Il n’y a pas 100 ans, l’espérance de vie ne dépassait 50 ans. Aujourd’hui, une femme à cet âge est encore jeune. Elle a encore assez d’années devant elle pour choisir si elle veut les passer seule ou en couple.

Mais pourquoi les femmes souffrent-elles plus du poids des ans que les hommes?
Les femmes âgées sont beaucoup plus affectées par des stéréotypes négatifs. Comme les femmes sont en général jugées en premier lieu par leur apparence, elles sont beaucoup plus touchées beaucoup par le vieillissement physique que les hommes. Les raisons pour cela sont complexes. Ce qui est sûr, c’est que le sexisme frappe les femmes âgées plus que les jeunes.

Conception: Lena Würgler
Photo: Esther Michel

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