Le djihad au féminin

entre gâteaux fraise-banane et bonbonnes de gaz

Elles tiennent un rôle de plus en plus important pour l’organisation Etat islamique. En Syrie, jusqu'à 40% des occidentaux sont des femmes.

Des femmes se mettent en scène armes à la main pour la propagande de l'organisation Etat islamique. Raqqa, 2014. (DR)


Titus Plattner
cellule-enquete@lematindimanche.ch

L’argent pour l’attentat, Inès M., 19 ans, l’a gagné en faisant du baby-sitting. Elle a acheté six bonbonnes de gaz et trois jerricans d’essence: plus de 80 kilos de combustible au total. Avec sa complice Ornella G., 29 ans, elle a bourré le tout dans la Peugeot 607 «empruntée à son père», avant de garer la voiture le plus près possible de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris. La cigarette qui devait allumer une couverture imbibée d’hydrocarbure s’est éteinte trop vite - la voiture n’a pas explosé. C’était le 4 septembre dernier.

«Dans son sac à main, les enquêteurs ont découvert une lettre d'allégeance à l’EI.»

Quatre jours après cet échec, Inès M. était arrêtée avec deux femmes de 23 et 39 ans. Selon la police, elles préparaient un nouvel attentat, possiblement à Paris-Gare-de-Lyon. Ornella G. a quant à elle été stoppée avec son compagnon alors qu’elle cherchait à quitter la France. Lors de son arrestation, Inès M. est parvenue à blesser un policier au ventre avec un couteau de cuisine. Dans son sac à main, les enquêteurs ont découvert une lettre dans laquelle elle fait allégeance à l’Etat islamique: «Répondant à l'appel d'Abu Muhammad al-adnani, je vous attaque dans vos terres afin de marquer vos esprits et vous terroriser.»

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La voiture bourrée de bonbonnes de gaz retrouvée à 150 mètres de Notre-Dame-de-Paris. (AFP)

Extrait de la lettre retrouvée dans le sac d'Inès M. (DR)

Une cinquième femme membre de cette cellule terroriste a été arrêtée un mois plus tard. Selon les enquêteurs, elles se sont toutes connues sur Internet et «ont été mises en contact et téléguidées par le même recruteur: Rachid Kassim». Le Combatting Terrorism Center de l’académie militaire de West Point, aux États-Unis, estime que Kassim aurait été en relation avec au moins 300 jeunes radicalisés rien qu’en France, dont de très nombreuses femmes. Ils communiquaient essentiellement via le système de messagerie crypté Telegram.

Selon une source helvétique, Kassim serait aussi impliqué dans le départ de trois jeunes Romands vers la zone frontière entre la Turquie et la Syrie. Il a été ciblé le 8 février par une frappe de drone US près de Mossul au nord de l’Irak. Un testament audio d'une vingtaine de minutes diffusé cette semaine semble confirmer sa mort.

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C'est via un forum privé sur la messagerie cryptée Telegram que le Français Rachid Kassim a recruté Inès M. et ses complices. (Image: France 2)

Originaire de Roanne, près de Lyon, Rachid Kassim aurait été en relation avec au moins 300 jeunes radicalisés rien qu’en France, dont de très nombreuses femmes. (DR)

Clémence de la justice

Depuis l’attentat déjoué à Paris, les autorités un peu partout en Europe ont changé leur manière de considérer les femmes. Longtemps, ces dernières bénéficiaient d’une sorte de biais de genre. On les jugeait moins dangereuses que les hommes, souvent contraintes par leur mari à embrasser la cause, ou au minimum manipulées. En un mot: innocentes. Pour des faits similaires, beaucoup de femmes radicalisées en France, en Belgique ou en Allemagne ont ainsi échappé à la judiciarisation, voire à toute surveillance.

Peu après l’attentat manqué du 4 septembre, le procureur de la République François Molins admettait benoîtement: «Si des femmes ont pu d’abord sembler être confinées à des tâches familiales et domestiques par l’organisation Daech, force est de constater que cette vision est aujourd’hui largement dépassée.» Selon lui, Daech entend faire des femme des combattantes.

«Les derniers chiffres européens montrent une évolution alarmante en 2016»

Les derniers chiffres européens sur la question montrent d’ailleurs une évolution alarmante en 2016, selon une source ayant accès à ces données. Aujourd’hui en effet, le nombre de femmes tentant de rejoindre la Syrie pour des motivations jihadistes a sensiblement augmenté - surtout chez les très jeunes. Celui des hommes, lui, diminue.

Ce changement confirme les observations faites par Europol ces dernières années. L’organisation indique dans un rapport que le nombre d’arrestations de femmes en relation avec le djihadisme est passé de 6 en 2013 à 52 en 2014, puis 128 en 2015.

Pas plus tard que vendredi 10 février, un groupe d’islamistes radicaux qui projetait un attentat à l’explosif a été arrêté près de Montpellier. Parmi eux, Sara, une mineure de 16 ans. Selon les premiers éléments de l’enquête, elle projetait de se marier religieusement avec Thomas, un converti de 20 ans supposé se faire exploser, avant de se rendre en Syrie avec le statut de veuve de martyr. Selon Le Parisien, les policiers ont ainsi mis la main sur 71 g de TATP, un explosif artisanal puissant et très instable, ainsi que sur plusieurs litres de composants chimiques et des gants de protection. «Une boîte de clous a également été saisie», précise une source proche du dossier.

En Syrie aussi, les femmes jouent un rôle de plus en plus important. En 2013, elles ne représentaient qu’environ 10% des effectifs d’occidentaux. Aujourd’hui, ce chiffre a plus que triplé. Près de 40% des citoyens français dans les rangs de l’Etat islamiques sont des femmes. Elles seraient environ 275. Les autorités néerlandaises donnent la même proportion pour leurs ressortissantes.

«Personne ne se rend aujourd’hui en Syrie contre son gré»

«Elles partent parce qu’elles l’ont décidé: personne ne se rend aujourd’hui en Syrie contre son gré», souligne la sociologue suisse Géraldine Casutt, qui prépare une thèse sur les femmes occidentales et le jihad.

La chercheuse de l’Université de Fribourg est probablement la meilleure spécialiste du sujet. Géraldine Casutt suit une vingtaine de femmes, certaines depuis près de trois ans. Pour tenter de comprendre, elle converse avec elles des heures durant sur Telegram, Twitter ou Facebook. «Très souvent la nuit.» Plusieurs de ses correspondantes sont encore en Syrie. A Raqqa par exemple. Elles se connectent depuis le wifi d’un cybercafé avec leur téléphone portable, racontent leur quotidien, expliquent les raisons de leur engagement.

Pour la sociologue fribourgeoise, la plupart de ces femmes savent exactement ce qu’elles veulent. «Beaucoup n’ont pas peur de la mort.» Mais pour l’instant, elle n’ont pas droit au combat. Et entre les rares visites des maris qui se succèdent - le précédent est tombé au front, le temps est long. «Il y en a qui donnent vraiment l’impression de s’ennuyer.» Alors elles se voient entre amies, entre «soeurs» comme elles disent. Le plus souvent par communautés linguistiques, car beaucoup ne parlent que très mal l’arabe et encore moins l’anglais. Pour tuer le temps, certaines s’adonnent à la pâtisserie, d’où ce fameux gâteau fraise-banane, préparé par une française de Raqqa et affiché fièrement sur Twitter: Allah Razzaq ❤️❤️ (à la providence d’Allah, ndlr).

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(DR - Twitter)

Émancipation grâce à l’EI

Étonnamment, la plupart des femmes djihadistes occidentales voient leur nouvelle vie en Syrie comme une occasion d’émancipation. De nombreuses jeunes filles du nord de l’Europe d’origine somalienne ont ainsi rejoint l’EI pour fuir la pression de leur communauté, par exemple pour échapper à un mariage arrangé, explique le chercheur américain Dallin Van Leuven: «Peu importe les contraintes en Syrie, peu importe l’obligation de porter le niqab, elles voyaient dans leur projet de départ une chance de contrôler leur propre vie.»

Directeur de recherche à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, Farhad Khosrokhavar constate une évolution au fil du temps: «Dans une première phase, des femmes partaient en Syrie avec un idéal humanitaire, persuadée de la noblesse de leur engagement face au régime sanguinaire de Bashar al-Assad.» Mais aujourd’hui, poursuit le sociologue français, ce sont surtout des jeune filles issues de quartiers sensibles qui partent. Elles ont de la peine à s’imaginer un avenir dans le pays d’adoption de leurs parents et rejoignent la Syrie ou l’Irak «avec l’idée de ne jamais revenir». Elles y espèrent un avenir meilleur, un confort qu’elles n’auraient pas en restant. Et parfois, cela fonctionne...

«C’était un super appart, trop grand, immense, il y avait un grand salon, une grande cuisine hyper moderne, genre cuisine américaine»

Sayfa et son mari se sont par exemple vus attribués un appartement qui appartenait à une famille de la classe supérieure de Raqqa avant l’arrivée des jihadistes. «C’était un super appart, trop grand, immense, il y avait un grand salon, une grande cuisine hyper moderne, genre cuisine américaine, salle de bains, deux chambres avec douche dans la chambre», explique-elle à son retour en France dans le remarquable livre du journaliste spécialiste du djihadisme David Thomson, Les Revenants.

«Chaque parcours est unique, explique Géraldine Casutt. Cela dit, une mère ultra-présente et un père absent, ainsi qu’une expérience amoureuse douloureuse sont des caractéristiques qui se retrouvent fréquemment.» De nombreuses femmes sont parties seules en Syrie. Laissant leur conjoint en Europe. Cela semble contradictoire, mais pour ces femmes, si leur mari n’est pas jugé «bon musulman», s’il boit, s’il la trompe, poursuit la chercheuse fribourgeoise, ce n’est pas un problème pour de divorcer dans l’idée d’en trouver un autre. Beaucoup se disent qu’un «vrai musulman» les respectera enfin. La propagande djihadistes destinée aux femmes met du reste largement en avant cet idéal romantique.

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Les images de propagande ciblant particulièrement les jeune femmes idéalisent l'image du djihadiste (DR).

La Suissesse Franziska S. a tenté de rejoindre la l'Etat islamique avec son fils de 4 ans. (DR)

Trois Suissesses

La Suissesse Franziska S., de Winterthur, entre précisément dans ce schéma-là. Elle avait rencontré son mari lors d’un séjour à Paris, en 2010, avant de s’établir avec lui en Egypte. Il vient d’une famille riche, mène une vie très occidentale. Il ne rechigne pas à faire la fête quand il n’est pas pris entre ses voyages, les affaires de sa concession de très grosses motos au Caire, son restaurant à sushis ou les séances de body-bulding. Selon ce dernier, son ex-épouse, convertie à l’islam pour leur mariage, se serait radicalisée en quelques mois, allant jusqu’à jeter tous les jouets de leur fils au motif qu’ils étaient «non islamiques» et lui interdisant de regarder la télévision. Le 25 décembre 2015, le jour du quatrième anniversaire de leur fils, elle part avec lui en bateau depuis Alexandrie, dans l’idée de rejoindre Raqqa. L’argent pour le voyage, elle l’a rassemblé en vendant ses appareils électroménagers sur internet. Après une étape de deux jours en Crète, elle arrive à Athènes d’où elle continue par la route. Mais les autorités grecques l’arrêtent le 2 janvier au poste frontière de Kipi, au nord-est du pays, alors qu’elle se trouve dans le bus Thessalonique-Istanbul: le petit n’a pas de passeport.

«J'ai préféré partir en Syrie, parce que j'ai honte d'être Suissesse.»

Selon la presse grecque, la Zurichoise aurait déclaré lors de son premier interrogatoire qu’elle désirait rejoindre l’Etat islamique pour «donner naissance à d’autres soldats d’Allah». Quelques jours plus tard, devant le juge, qui lui a demandé pourquoi elle préférait aller en Syrie plutôt qu’en Suisse, elle a répondu qu’elle avait «honte d’être Suissesse». Le tribunal a accordé la garde de l’enfant au père.

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Franziska S. a déclaré aux autorités grecques qu'elles voulait avoir d'autres enfants en Syrie "pour qu'ils deviennent des combattants d'Allah". (DR)

L'ex-mari de la Franziska S. a obtenu la garde de leur fils par la justice grecque. (DR)

Franziska S. se serait notamment radicalisée en écoutant sur internet le prédicateur islamiste allemand Pierre Vogel. Extradée en Suisse, la Zurichoise de 30 ans est aujourd’hui en attente de jugement pour soutien à une organisation terroriste, comme le confirme le Ministère public de la Confédération. Elle ne se trouve plus en détention, mais n’a pas le droit de quitter le territoire et doit se présenter régulièrement aux autorités. Ces mesures de contrainte viennent d’être prolongées de trois mois.

A notre connaissance, c’est l’une de trois seules Suissesses ou femmes domiciliées en Suisse ayant tenté de rejoindre l’Etat islamique. E., une adolescente de 15 ans, est partie avec son frère durant près d’une année en Turquie et en Syrie, avant de revenir en Suisse fin 2015. Aucun détail n’est connu sur la troisième.

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E. une adolescente de 15 ans, était partie avec son frère durant près d’une année en Turquie et en Syrie avant de revenir en Suisse fin 2015. Suivie par la justice, elle a réintégré l'école à Winterthour. (DR)

Selon plusieurs experts avec qui nous avons parlé, les femmes pourraient être amenées à changer de rôle au sein d’EI. Jusqu’à présent, elles étaient cantonnées au rôle de mère, voire de reproductrice, pour enfanter et élever la prochaine génération de djihadistes. Quelques-unes avaient le droit de participer au recrutement en ligne, des images de propagande étant produites avec des femmes s'entraînant au tir, mais sans que jamais celles-ci ne soient réellement engagées au combat. Enfin, une poignée était membre d’une unité féminine de la Hisba, la police chargée de faire appliquer la charia, mais sans jamais avoir assumé de rôle majeur.

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Des femmes en niqab dans un café internet de Raqqa filmées en caméra cachée en 2014. (DR)

Les femmes, l’avenir de l’EI

Seulement voilà, demain, peut-être même déjà aujourd’hui, ces femmes occidentales vont devoir porter des responsabilités qu’on leur refusaient jusqu’ici. Car les hommes meurent de plus en plus vite. De fait, les femmes se retrouvent en surnombre et certaines demandent à pouvoir participer à des attentats kamikazes ou peut-être même aux combats. Souvent, elles semblent même plus déterminées que les hommes.

Du reste, depuis leur cuisine, sous leur niqab, beaucoup ont déjà joué un rôle moteur. Comme Kahina, par exemple, qui a grandi dans la région parisienne avant de partir à 17 ans en Syrie où elle a épousé Samy Amimour à l'automne 2014. Un an plus tard, il est l'un des assaillants du Bataclan. Dans un e-mail envoyé à un ancien professeur de lycée, le 16 novembre 2015, soit trois jours après la série d’attentats qui a fait 130 morts et plus de 400 blessés, elle se vante: «T’es choqué des attentats? LOL (Écrasé de rire, ndlr). Un des kamikazes du Bataclan était mon mari Samy Amimour, il s’est fait exploser hamdoulilah (merci à Allah, ndlr)…» Plus loin, elle explique avoir été au courant depuis le début: «J’ai encouragé mon mari à partir pour terroriser le peuple français. (...) J’envie tellement mon mari. J’aurais tellement aimé être avec lui pour me (faire) sauter aussi!»

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En Syrie, Kahina A., 18 ans, à l'époque, se disait très fière d'avoir épousé Samy Amimour, l'un des assaillants du Bataclan. (DR)

L’idée d’un retour en Europe de ces femmes fait froid dans le dos. Et en même temps, une question morale vertigineuse se pose aux autorités antiterroristes. Presque toutes ces femmes sont devenues mère. C’était leur rôle attribué par l’EI et la plupart ont donné naissance à ces enfants en Syrie ou en Irak. Presque tous ont moins de quatre ans. Des petits Belges, Français, Allemands ou Britanniques, qui aujourd’hui n’ont aucune existence légale dans le pays d’origine de leur mère, mais qu’il faudra forcément reconnaître un jour: le droit du sang est inaliénable.

Les responsables politiques occidentaux doivent-ils faire semblant d’ignorer leur existence et laisser leur sort à la guerre? Ou au contraire miser sur le fait qu’ils constituent, peut-être, la meilleure motivation pour leur mère de tourner le dos à l’Etat islamique? Et en cas de retour, comment s’assurer que ces femmes ne constituent pas une menace?

Jusque-là, très peu ont réussi à renter. Pour dix Occidentaux retournés de Syrie, on ne compte qu’une femme, selon Europol. Il faut savoir que pour les femmes, qui n’ont pas le droit de voyager seules, il est beaucoup plus difficile de quitter l’EI. Parmi celles qui ont réussi à rentrer en Europe, au prix de risques insensés, l’avenir de leurs enfants a presque toujours été au coeur de cette décision.

«Si les autorités de poursuites pénales en Europe ne leur offrent pas des perspectives acceptables, comme la garantie qu’elle pourront continuer à voir leurs enfants, explique Dallin Van Leuven, ces femmes préfèreront mourir en martyr.» Selon les estimations, il y aurait un millier d’enfants d’européennes dans les territoires contrôlés par l’Etat islamique.•

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Une femme occidentale emmène son enfant à la crèche à Raqqa, en 2014. Il y en aurait près de 1000 comme lui, sans aucune reconnaissance légale dans leur pays. (France 2)

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