Des "voyants" amassent des millions en opérant depuis la Suisse

Des milliers de retraités dans le monde sont la cible de pseudo-médiums. Des sociétés dans les cantons de Vaud ou de St-Gall sont au cœur de ce système.

Illustration: Luca Schenardi

Lena Würgler
cellule-enquete@lematindimanche.ch


"Cette nuit, dans un rêve visionnaire, j’ai pu "VOIR" la personne qui pourrait recevoir le chèque de Fr. 8750.-. Et cette personne, c’était vous Madame Moser!"

Ruth Moser* n’en croit pas ses yeux. Son destin va peut-être enfin tourner. Voilà bientôt 20 ans que cette Biennoise de 72 ans ne peut plus travailler, en raison d’un AVC qui l’a en partie paralysée. Elle vit avec une petite rente, qui lui suffit à peine pour vivre. Alors quand elle reçoit ce courrier d’une certaine "Baronne de Rothman", son cœur bat la chamade.

Sur la photo, l’aristocrate la fixe d’un air sérieux à travers de fines lunettes rectangulaires. La légende indique: «Voyante et experte en action télépathique». Ruth se sent en confiance. Au fond, elle a peu à perdre. Les 79 francs réclamés lui semblent bien maigres au regard de la somme qu’elle va empocher. Sans hésiter, elle glisse quelques billets de banque dans l’enveloppe de réponse et la renvoie à Madame la baronne.

C’était en 2009. Depuis, Ruth n’a cessé de recevoir des lettres de la Baronne et d’autres voyants. Elle a envoyé de l’argent à plusieurs d’entre eux. Mais n’a jamais reçu la somme promise. Arnaquer les personnes âgées et vulnérables représente un marché de plusieurs millions; des dizaines de voyants exploitent ce filon. Lors d’un procès qui s’est tenu dans le canton de Saint-Gall en 2011, le procureur a estimé que des personnes âgées de toute l’Europe auraient perdu plus de 17 millions de francs au total dans ce type de système.

De son côté, la justice américaine a déclaré que la campagne de la voyante Maria Duval a abusé près d’un million de personnes sur le sol américain. Les victimes auraient déboursé plus de 180 millions de dollars au total. Le Ministère de la justice a annoncé en mai 2016 avoir définitivement mis fin à ce "système international de fraude "psychique" au courrier" sur son territoire.

«J’ai pu "VOIR" la personne qui pourrait recevoir le chèque de Fr. 8750.-. Et cette personne, c’était vous!»

Le commerce de la Baronne de Rothmann s'étend aux quatre coins du globe

Nos recherches ont montré que la Baronne de Rothman n’a pas envoyé des lettres qu’à Bienne, mais tout autour du globe. En France, en Hollande, aux États-Unis et même au Japon. Toujours parée de ses fines lunettes, elle promet à un habitant de Kyoto de lui faire gagner trois millions de Yen. L’expéditeur indiqué sur l’enveloppe, "CH-8010 Zürich", est identique à celui imprimé sur la plupart des courriers reçus par Ruth. Ce n’est pas un hasard. La Suisse joue un rôle clé sur ce marché international.

En effet tous ces voyants demandent systématiquement qu’on leur renvoie quelques billets de banque dans une enveloppe-réponse. L’adresse pré-inscrite est souvent une case postale suisse. Celle de la Baronne de Rothman, par exemple, se trouvait à Zoug. Tout comme celle d’Angélique de Succès, "Grand maître de l’occultisme", qui aurait vu un ange gardien dessiner le visage du destinataire "à la craie rouge sur le mur".

La boîte aux lettres de Demetrio d’Angelo, le "faiseur de fortunes" doté de "dons spéciaux d’apparition d’argent", se trouve elle à Genève, tout près de chez Mamie Annie. Cette vieille dame aux cheveux frisés promet au lecteur qu’un "JOUR MAGIQUE" va lui rapporter 7,2 millions. L’adresse indiquée actuellement par la "Clairvoyante puissante" Madame Gloria se situe pour sa part à Regensdorf (ZH), à cinq minutes d’un de ses comparses de Dällikon. Maria Duval, la probable championne du monde de l’envoi de lettres à miracles, possédait quant à elle plusieurs boîtes aux lettres sur l’arc lémanique.



Les voyants ne sont pas les seuls à agir depuis ici. La Suisse accueille aussi de nombreux intermédiaires, sans lesquels ces tromperies postales ne seraient pas possibles.

Tout commence avec le choix des destinataires, les cibles des médiums. Cette étape requiert les services d’un "courtier" en listes. Ce dernier fournit aux voyants les noms et adresses des personnes les plus susceptibles de répondre positivement à leurs offres. Ces listes sont ensuite proposées pour quelques dizaines de centimes par adresse à d’autres expéditeurs.

La liste des cibles suisses de la Baronne de Rothman est louée par une société de courtage vaudoise sous le nom "ESOTERIK". Elle contient près de 30 000 noms. "Ces clients disposent d’une grande expérience en matière de vente par correspondance et réagissent très spontanément à toutes les offres", est-il indiqué sur la fiche de description de la liste. Le "groupe cible" est constitué de personnes de plus de cinquante ans, dotées d’un pouvoir d’achat inférieur. 70% sont des femmes.

Les médiums sont prêts à louer ces listes à prix d’or, car pour gagner de l’argent, mieux vaut bien choisir ses victimes potentielles. Ruth l’a appris à ses dépens. Après avoir répondu une première fois en 2009 à la Baronne de Rothman, sa boîte aux lettres n’a plus jamais désempli. "Il m’arrive de recevoir dix lettres par semaine de voyants différents". L’été passé, la retraitée a acheté une broyeuse de papier. "J’aurai bientôt rempli trois sacs poubelle".



Ces listes sont essentielles car elles contiennent les noms et prénoms des victimes, utilisés lors de l’impression des courriers. "Les lettres sont écrites de manière à donner l’impression qu’elles sont personnalisées pour le destinataire", précise un jugement de la justice américaine. Sur une lettre type de Maria Duval, on peut en effet lire: "Chère [prénom], (…) En toute sincérité, je ne doute pas de toi, [prénom], car je sais que tu es une bonne personne". Ces "blancs" sont complétés par l’ordinateur au moment de l’impression.

Quant aux "numéros porte-bonheur personnels" - Gloria offre par exemple "7 chiffres d’or que j’ai calculés spécialement pour vous" - ils sont générés de manière aléatoire.



Les centaines de milliers de courriers sont en général imprimées dans des pays à bas salaires. Selon la justice américaine, la Baronne de Rothman aurait, par exemple, mandaté une entreprise indienne. Cette dernière se chargerait aussi de distribuer les lettres dans le monde, via la Poste hongroise, des îles Fidji - et une société détenue à 50% par la Poste suisse, appelée Asendia. "Nous avons transporté les courriers de cette imprimerie", confirme l’entreprise, précisant toutefois que le secret postal lui interdit de vérifier le contenu des plis tant qu’aucune autorité ne l’exige.

Une société détenue à 50% par la Poste suisse a servi à l'envoi des courriers de la Baronne de Rothman dans le monde

En mars 2016, l’USPIS, le gendarme des postes américaines, a saisi plus de 270 000 lettres de la société indienne à l’aéroport de Dulles à Washington. Quelques semaines plus tard, le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) a aussi fait confisquer des centaines de ses publipostages, qui transitaient par l’aéroport de Zurich. Asendia a mis un terme à son partenariat peu après.

Une fois la distribution mondiale des plis terminée, plusieurs centaines de milliers d’enveloppes-réponses, remplies de billets de banque ou de chèques, reviennent en Suisse et finissent leur course dans les cases postales des voyants, à Genève, Zoug ou dans la région zurichoise.

Ces boîtes aux lettres ne sont évidemment pas vidées par Demetrio d’Angelo et Cie, mais par des intermédiaires, appelés "Caging Services". Ils sont mandatés pour ouvrir les enveloppes et inscrire les informations démographiques obtenues à partir des réponses dans une base de données, afin d’affiner encore les listes de cibles potentielles.


«Il m’arrive de recevoir dix lettres par semaine de voyants différents»

Une case postale vaudoise réceptionnait les lettres de Nicole Delya

Beaucoup de ces caging-services sont en Suisse. Le procès de 2011 à Saint-Gall a révélé qu’une société locale œuvrait comme "centre d’ouverture du courrier" d’une voyante. "Des dizaines de femmes étaient assises à des pupitres, avec des montagnes de lettres devant elles, avait témoigné un ancien employé dans le SonntagsBlick. Beaucoup de gens avaient glissé des photos d’eux-mêmes dans les enveloppes". Ces dernières finissaient à la poubelle, tandis que la directrice collectait l’argent et les chèques.

Immeuble où étaient ouvertes les enveloppes de Nicole Delya

Une société vaudoise a fourni une boîte postale à Borex (VD) pour réceptionner les réponses adressées à la voyante Nicole Delya. "Un employé allait vider la case postale tous les jours, se souvient un ancien de l’entreprise. Il amenait ensuite les lettres au bureau. Le lieu ressemblait à un salon, avec deux tables et un ordinateur. Deux personnes y occupaient leur journée à ouvrir les enveloppes". Les messages personnels ajoutés par les clients? "Dans mon souvenir, on ne les gardait pas". Selon lui, la société recevait en moyenne un carton de lettres par jour. En 2014, la police a saisi un colis, arrivé par erreur chez un voisin, contenant plus de 1138 enveloppes adressées à la voyante. A l’intérieur, les agents ont retrouvé au moins 68 000 euros. Mais à qui va l’argent?

«Deux personnes occupaient leur journée à ouvrir les lettres.»

La justice américaine accuse une société suisse d'avoir trompé ses citoyens

AP Photo/Andrew Harnik

Celui payé à la Baronne de Rothman reviendrait à une société saint-galloise. Le 22 septembre dernier, l’ex procureure générale des États-Unis, Loretta Lynch, a annoncé en conférence de presse avoir déposé une plainte civile contre un "système massif de fraude postale", "visant principalement les personnes âgées et vulnérables". Les courriers envoyés étaient signés par la Baronne de Rothman ou Angélique de Succès, mais aussi par plus d’une trentaine d’autres voyants ou soi-disants instituts et chercheurs.

Carte de la justice américaine pour illustrer le "système de fraude postale massif" mis en place depuis la Suisse.

Un des accusés est une société Saint-galloise, dont l’ancien directeur et fondateur est décédé. Le business aurait été repris en 2013 par sa femme et ses deux filles, dont une vit à Zurich. Au total, la société et ses intermédiaires auraient empoché 50 à 60 millions de dollars par an rien qu’aux États-Unis. Les trois femmes n’ont pas souhaité s’exprimer tant que la procédure est en cours.

Nos recherches ont montré que le père de famille, sa femme et leurs associés avaient fondé au moins trois autres sociétés en Suisse alémanique, envoyant les mêmes types de courriers que sur le sol américain. L’un des associés, directeur de trois d’entre elles, a été condamné à 4400 francs d’amende avec deux ans de sursis par le Ministère public de Zurich le 7 avril 2015. Ses sociétés sont toujours actives aujourd’hui.

L’une des deux sœurs serait-elle la Baronne de Rothman? Ou Angélique de Succès? Bien sûr que non. La plupart de ces voyants n’existent pas. "C’est une fumisterie!" affirme un ancien employé qui avait travaillé pour la numérologue Nicole Delya. "Ces voyants ne sont que des marques, explique-t-il. Nous avons d’ailleurs racheté les droits d’exploiter l’enseigne "Nicole Delya" en Suisse à une société argentine".



Au fur et à mesure de nos recherches, les fausses identités des voyants sont tombées les unes après les autres. La photo de Demetrio d’Angelo, le "faiseur de fortunes" de Genève, est en fait vendue sur une banque d’images américaine sous le titre "homme d’affaires sérieux avec bras croisés". Sur d’autres photos, le même modèle pose "penché en arrière sur une chaise" ou "lis sur une tablette".

L’image de Mamie Annie est tirée d’une série de photographies d’un artiste français intitulée "Grand-mère dans un fauteuil fait du tricot". Sur d’autres clichés, on retrouve Mamie Annie, mais cette fois munie de gants de boxe, en randonnée ou au téléphone. La photo d’Angélique de Succès est, quant à elle, utilisée pour agrémenter trois sites nord-américains, un de santé, l’autre de pompes funèbres et le dernier de soins à domiciles.


«C’est une fumisterie ! Ces voyants ne sont que des marques.»

La voyante Maria Duval envoyait la même lettre à des millions de personnes.

Certains de ces voyants existent toutefois vraiment. C’est le cas de Maria Duval, une femme de presque 80 ans, vivant en France. Elle a vendu les droits d’utiliser son nom à une société suisse, il y a plus de 20 ans déjà.

Le "big boss" derrière Maria Duval serait un Vaudois. Sa société, basée au bord du Léman, était en effet l’actionnaire majoritaire d’une des entreprises accusées par la justice américaine. C’est elle aussi qui avait ouvert des cases postales sur l’arc lémanique pour le compte de la voyante. Aujourd’hui, ce Vaudois vit en Thaïlande. Il n’a pas répondu à nos sollicitations

Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l’Université de Fribourg.

Malgré d’innombrables mises en garde des associations de défense des consommateurs, rien ne semble à même d’ébranler les croyances des victimes. Même après de nombreuses déceptions, Ruth continue en effet de croire que la Baronne de Rothman existe vraiment. "Ben oui puisqu’elle m’a écrit et qu’il y a son adresse sur la lettre", argumente-t-elle. L’ancien employé chargé de réceptionner les lettres de Maria Duval explique comment l’illusion peut durer si longtemps. "Certaines personnes isolées ne reçoivent même pas une carte de leur famille. Ils nous écrivent souvent pour nous dire que ça leur fait du bien de voir que quelqu’un prend de leurs nouvelles".

Plus les destinataires sont isolés, malades ou pauvres, plus ils sont réceptifs. "Beaucoup ne comprennent pas pourquoi ils souffrent autant dans la vie, analyse Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l’Université de Fribourg. Quand un voyant leur dit qu’ils méritent son aide, ces gens y croient, parce que cela rétablit leur conception du monde juste".

Sept ans après avoir reçu son premier courrier de la Baronne de Rothman, et malgré d’innombrables promesses non tenues, Ruth a encore récemment répondu à un "Grand Maître de l’Occultisme", qui lui assure qu’un riche entrepreneur veut partager son héritage avec elle. Il y a quelques jours, la septuagénaire lui a renvoyé une enveloppe. A l’intérieur, elle a glissé deux billets de vingt francs.

*Nom d’emprunt.


«Certaines personnes isolées ne reçoivent même pas une carte de leur famille. Ils nous écrivent souvent pour nous dire que ça leur fait du bien de voir que quelqu’un prend de leurs nouvelles.»

Illustration: Luca Schenardi

«Ces structures sont comme des hydres. Lorsqu’une tête est coupée, une autre repousse immédiatement».

En tant que Chef du Service droit du Secrétariat d’Etat à l’Economie, Guido Sutter a pour tâche de recueillir les réclamations des consommateurs et de poursuivre les fraudeurs.

Comment expliquer l’attrait pour la Suisse des acteurs de tromperies postales?
Depuis longtemps, la Suisse est utilisée pour donner un aspect sérieux et de la crédibilité à ces courriers. L’attractivité fiscale joue aussi certainement un rôle.

La législation est-elle suffisamment dissuasive?
Oui, mais son application pourrait être plus sévère. Les peines infligées jusqu’à maintenant, de quelques milliers de francs, ne sont souvent pas assez dissuasives.

Est-ce de l’escroquerie ?
Non. Légalement, l’escroquerie nécessite des mensonges qui ne peuvent pas être découverts par le citoyen "moyen". Dans ces courriers, il est plus difficile de trouver du vrai que du faux. On parle donc de tromperie simple, avec des peines moins sévères.

Que fait la Suisse pour lutter activement là-contre ?
Nous faisons usage de notre droit d’agir en justice, en déposant des plaintes pénales ou des actions civiles contre les responsables présumés des arnaques. Cela permet de combattre ce commerce, mais pas d’y mettre un terme. Le plus difficile est de remonter jusqu’aux véritables commanditaires.

Pourquoi ?
Parce que ces structures sont toujours, volontairement, internationales et nécessitent des entraides judiciaires entre les pays. Cela rend les enquêtes plus complexes et entrave le bon déroulement de la justice.

Que faites-vous pour identifier les commanditaires ?
Nous n’avons pas de force policière. Dès qu’on a suffisamment de réclamations de consommateurs pour prouver que des intérêts collectifs sont lésés, nous déposons une plainte pénale et c’est le Ministère public qui se charge de l’enquête.

Les Etats-Unis ont, eux, réussi à mettre un terme à plusieurs fraudes …
Les Américains coupent les flux financiers. En Suisse, le Ministère public devrait réaliser plus de perquisitions ou bloquer plus souvent des comptes dans ce type d’affaires. Il en a les moyens légaux mais ne les utilise pas suffisamment.

Malgré les procédures, certains voyants sont actifs depuis des décennies. Comment l’expliquer ?
Parce que s’ils sont condamnés quelque part, les auteurs changent simplement de pays. Pour nous, ces structures sont comme des hydres. Dès qu’on coupe une tête, une autre repousse immédiatement.

Guido Sutter, chef du secteur droit au Secrétariat d'état à l'économie (SECO)

Source: Département de justice des États-Unis

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